Aníbal Otero : un homme de parole dans une période troublée

Dans l’histoire de la langue galicienne, il y a des personnages qui se distinguent par leur travail inlassable et leur engagement en faveur de leur propre culture, sans chercher à être reconnus ou loués. Parmi eux, la figure d’Aníbal Otero Álvarez se détache, un philologue galicien dont la vie s’est déroulée entre la passion des mots et le poids d’une période convulsive, marquée par la guerre, la prison et le silence ; un homme qui a consacré sa vie à recueillir les voix de sa terre et à les défendre même lorsque tout semblait les pousser à l’oubli. 

Premiers pas et vocation philologique 

Aníbal Otero est né en 1911 à Barcia, un petit village de l’intérieur de la Galice. Dès son plus jeune âge, Otero a été attiré par l’apprentissage des langues, ce qui l’a conduit à réaliser des études en philosophie et lettres à l’Universidad Complutense de Madrid. Dans les années 1930, alors que de nombreux jeunes agitent des drapeaux dans un contexte de plus en plus radical, il tient des cahiers. C’est alors qu’il participe à l’un des projets les plus ambitieux de la dialectologie hispanique : l’Atlas Lingüístico de la Península Ibérica (ALPI), dirigé par Tomás Navarro Tomás et Ramón Menéndez Pidal. 

L’ALPI représentait une aventure quasi-quixotique : elle cherchait à enregistrer de manière rigoureuse la façon dont les gens parlaient dans tous les coins de la péninsule. Otero a été affecté à la Galice et au nord du Portugal, où il a mené des enquêtes de terrain avec une méticulosité qui nous étonne encore aujourd’hui. Armé d’un alphabet phonétique complexe et d’une oreille attentive, il a interrogé des paysans, des pêcheurs, des personnes âgées ; il a noté comment ils nommaient l’eau, le pain, le vent. Chaque mot est un fossile vivant, un indice de l’évolution de la langue. Otero n’était pas seulement un collectionneur de mots : il était un interprète de l’intangible. 

Aníbal Otero | Álbum de Galicia | Consello da Cultura Galega

De philologue à « espion » : prison et survie 

Mais, malheureusement pour Otero, la langue ne vit jamais en vase clos, et le contexte convulsif dans lequel il a mené ses recherches a conduit les plus intransigeants à suspecter ses intentions. Ainsi, en août 1936, alors qu’il effectuait son enquête de terrain au Portugal, Otero est arrêté par la police du régime salazariste.  Ils se sont méfiés de lui parce qu’il portait des cahiers avec des signes « étranges », des notes dans un alphabet technique que personne ne comprenait. Il s’agissait bien de l’alphabet phonétique international, mais il ressemblait à un code chiffré.  

En pleine escalade de la guerre, il est accusé d’espionnage et remis aux autorités franquistes. Il est emprisonné, traduit en cour martiale et condamné à mort. Son délit : avoir écouté et noté la façon dont parlaient les gens de la campagne. Il fut sauvé en partie par des lettres que sa mère remit aux juges : des lettres de Navarro Tomás certifiant qu’Aníbal n’était pas un espion, mais un linguiste. 

Malgré cette grâce, il a passé cinq ans en prison, dont une partie sur la sinistre île de San Simón, devenue un véritable camp de concentration et d’extermination pour les prisonniers politiques antifranquistes. Il est libéré en 1941, sans ressources, sans reconnaissance et sans possibilité réelle de retrouver son ancienne vie. Il a payé très cher son dévouement à la langue.

Los materiales gallegos del Atlas Lingüístico de la Península Ibérica

La langue comme refuge 

Après sa libération, Otero est retourné dans son village natal de Barcia. Il ne retourne pas à Madrid, ni dans les cercles académiques, et ne continue pas à participer à l’ALPI, qui poursuit ses travaux sans lui. Il devient une figure presque ascétique : un sage retiré à la campagne, entouré des mots mêmes qu’il avait étudiés, mais désormais en tant que paysan plutôt qu’en tant que philologue. L’expérience traumatisante vécue en prison a laissé une trace indélébile dans son esprit.   

Cependant, il n’abandonne pas complètement sa vocation. Depuis sa retraite, il poursuit ses recherches en silence. Il compile le vocabulaire, réfléchit aux étymologies et rédige des articles qui paraissent dans des revues spécialisées telles que Cuadernos de Estudios Gallegos. Son étude des voix galiciennes et portugaises —tant synchronique que diachronique— le place aujourd’hui comme l’un des grands pionniers de la dialectologie galicienne. 

En 1977, trois ans après sa mort, paraît son Vocabulario de San Jorge de Piquín, un ouvrage dense et précis qui témoigne de son profond attachement au galicien rural. Chaque entrée de son ouvrage est un trésor : des mots sauvés de l’oubli, documentés avec la précision de ceux qui aiment ce qu’ils nomment. 

Franquismo: El filólogo que fue confundido con un espía y condenado por el franquismo | Público

Langue et résistance : la survivance d’Otero 

La particularité d’Aníbal Otero réside non seulement dans son talent technique, mais aussi dans sa cohérence morale. Il aurait pu renoncer au galicien, à l’étude dialectale, à la philologie engagée. Il aurait pu s’inscrire dans le discours officiel du régime franquiste, qui honnissait et condamnait tout signe de particularisme régional. Mais ce n’est pas le cas. Il a choisi la voie la plus solitaire : celle de la connaissance sans applaudissements.  

Aujourd’hui, son nom ne figure pas parmi les plus célèbres de la philologie hispanique, mais pour ceux qui connaissent l’histoire de l’ALPI et les débuts de la dialectologie galicienne, Aníbal Otero est un personnage clé. Son travail fait partie des fondements sur lesquels la normalisation linguistique galicienne s’est construite au XXe siècle. En outre, ses carnets de terrain, ses notes et ses articles sont toujours cités, consultés et très appréciés par les spécialistes. 

En 2011, l’université de Vigo lui a consacré un numéro monographique de la revue Hesperia. C’est un petit acte de justice : ses textes sont relus, sa vie est replacée dans son contexte et les lettres qui l’ont sauvé du mur sont publiées pour la première fois. Peu à peu, Otero a retrouvé sa voix. 

En somme, l’histoire d’Aníbal Otero n’est pas seulement celle d’un linguiste galicien injustement persécuté, c’est aussi une leçon sur le pouvoir des mots et la fragilité de ceux qui les étudient. Il nous rappelle que la science —lorsqu’elle est honnête, lorsqu’elle est libre— peut devenir subversive, en particulier dans des contextes d’oppression et d’intolérance. Otero est décédé en 1974, sans faire de bruit. Mais sa vie est en elle-même une déclaration d’intention : la langue est une mémoire, la culture populaire mérite le respect et l’écoute des autres est un acte de dignité.  

 

Carlos Sánchez Luis 

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