Vous est-il déjà arrivé de faire l’expérience des différentes langues espagnoles parlées en Espagne ? Je suis presque sûr que oui, car c’est un fait généralement remarqué lorsque l’on y entame une conversation. Est-il possible d’identifier, d’une façon ou d’une autre, les dialectes de l’espagnol ? Nous vous présentons ici une brève classification.
Zones dialectales en Espagne
On peut différencier deux grandes zones dialectales pour l’espagnol parlé en Espagne : le nord et le sud.
La principale différence entre ces deux sphères dialectales réside dans la prononciation du /s/ final : alors que dans la moitié nord, le [s] se prononce, dans la moitié sud, celui-ci devient un [h] aspiré qui disparait parfois à la fin des mots. Chacune de ces régions se subdivise, elle aussi, en différentes variétés régionales.
Dialectes du Nord
Les variétés septentrionales sont parlées dans la zone d’origine et de première expansion du castillan (jusqu’au XIe siècle) ; on y parle aussi l’aragonais et l’asturien, des langues développées dans cette région au fil des ans ; il existe une frontière, assez imprécise, entre ces deux régions ; elle passe par Ávila, Madrid, Guadalajara, Cuenca, le nord d’Albacete, Tolède et Ciudad Real.
En général, cette langue espagnole du Nord est plus conservatrice que celle parlée dans le sud. Elle a pour principales caractéristiques les points suivants :
- Différenciation phonique entre /s/ et /θ/.
- Leismo, laismo (caractéristique surtout des zones centrales de la péninsule).
- Renforcement de la fricative vélaire sourde /x/ (celle de la lettre j), qui peut parfois être stridente.
- Prononciation interdentaire du -d final (Madriz, verdaz) ou perte de son (amistá).
Traditionnellement, dans le nord de l’Espagne, la population faisait la distinction phonologique entre les y/ll, contrairement aux dialectes méridionaux, où le yeísmo est présent (prononciation identique pour les y/ll). Aujourd’hui, cependant, la majorité des locuteurs du nord de l’Espagne utilise aussi le yéisme.
Certains sous-dialectes septentrionaux du castillan péninsulaire sont : le castillan aragonais (à ne pas confondre avec la langue aragonaise), le riojan, le castillan churro (dans certaines régions de Valence) ou l’espagnol léonais (à ne pas confondre avec la langue astur-léonaise) ou le madrilène.
Dialectes méridionaux
Les dialectes méridionaux sont ceux apparus à la suite de la grande expansion castillane vers le sud, pendant la Reconquista (XIIIe-XVe siècles). Ils sont parlés dans des territoires situés dans la moitié sud de la péninsule ibérique et les îles Canaries. On peut y distinguer quelques dialectes très différents:
– Le Manchego : c’est une variante du castillan utilisée dans la région de La Mancha (provinces d’Albacete et de Ciudad Real et aussi au sud de Cuenca et de Tolède). Le Manchego est généralement considéré comme un dialecte de transition, en raison de la situation historique occupée par La Mancha au cours des siècles, avec des influences notables d’autres dialectes et langues, comme le murcien, l’andalou ou le mozarabe et l’aragonais, en particulier.
– L’Andalou : il peut être considéré comme le parler le plus différencié des langues espagnoles méridionales. En termes de prononciation, l’andalou s’éloigne du castillan traditionnel car il obéit à une autre règle : déjà au XVIe siècle, on parlait de la norme sévillane, une utilisation chic, plus innovante du castillan, avec une plus forte présence sociale (par opposition à la norme de Tolède). Ce nouveau standard sévillan sera également exporté vers les îles Canaries et l’Amérique. Certaines caractéristiques linguistiques de l’andalou sont :
- Utilisation étymologique des pronoms personnels non accentués, à la troisième personne (le, lo, la), par opposition au laisme et leisme utilisés au nord et au centre de la péninsule.
- Disparition du pronom « vosotros » à la deuxième personne du pluriel, et substitution par « ustedes ».
- Aspiration du g ou du j et parfois aussi du h– dérivation du f latin d’origine-.
Certains experts ajoutent aussi une autre distinction, celui du dialecte andalou oriental, parlé principalement dans les provinces d’Almería, de Grenade et de Jaén (bien que ses limites ne soient pas très bien définies).
– La langue d’Estrémadure est souvent considérée comme une langue de transition entre le castillan, l’andalou et le léonais. Après la Reconquête, la région d’Estrémadure a été peuplée par des habitants d’origine castillane et léonaise. Cependant, dans la région d’Estrémadure, il existe des différences très marquées entre certaines zones linguistiques : les caractéristiques provenant du léonais sont présentes au nord-ouest de Cáceres mais se perdent au fur et à mesure que l’on se déplace vers le sud, où l’influence andalouse gagne en présence. Parmi les caractéristiques linguistiques de l’Estrémadure, on peut citer :
- Le diminutif en –ino, -ina.
- L’utilisation du possessif accompagné de l’article (« el mío amigo»), en particulier dans la zone de plus grande influence de la région de León.
- L’absence de prononciation du s (seseo) ou du c (ceseo), contrairement à ce qui se passe en Andalousie.
– Le murcien est également une langue de transition entre le castillan du nord et du sud ; cette langue présente de nombreux éléments linguistiques typiques de la zone orientale de la péninsule ibérique (étant donné que Murcie était, au Moyen Âge, un territoire d’expansion de la Couronne d’Aragon). L’un des traits les plus caractéristiques de la langue de Murcie étant le diminutif en -ico.
– Le canarien est un dialecte de l’espagnol qui partage certaines caractéristiques linguistiques avec l’espagnol andalou et américain. Ceci étant dû à des raisons historiques. Le castillan est arrivé aux îles Canaries au XVème siècle. La langue parlée par les anciens aborigènes canariens, le guanche, a rapidement disparu et les îles ont été castillanisées par des Espagnols d’Andalousie principalement. Les îles Canaries se transforment alors en point stratégique de passage pour les navires faisant la traversée entre l’Espagne et l’Amérique. Aux îles Canaries, on retrouve toutes les caractéristiques de la langue méridionale, avec toutefois certaines particularités :
- Intonation différente de celle de l’Andalousie, et plus proche de celle de la région des Caraïbes en Amérique.
- L’utilisation du « ustedes » au lieu du « vosotros », plus répandue qu’en andalou.
- Le ch se prononce presque comme le y mouillé (muyayo).
En résumé, et sans vouloir établir trop de subdivisions, on peut distinguer un total de 12 dialectes espagnols en Espagne : le dialecte castillan, le castillan aragonais, le castillan riojan, le churro castillan, le castillan léonais, le dialecte andalou, l’andalou oriental, la langue d’Estrémadure, le canarien, le manchego, la madrilène et le murcien. Par rapport aux variétés septentrionales plus conservatrices, les dialectes méridionaux ont des caractéristiques phonétiques plus marquées issues de l’expansion castillane vers le sud de la péninsule à l’époque de la Reconquête.
Carlos Sanchez Luis